Pays Sage / Pauline Cazorla et Yvon Allain

polyculture2010@PaulineCazorlaAussi étrange que cela puisse paraître, le paysage n’existait pas dans l’Antiquité. Dans son ouvrage L’invention du paysage, Anne Cauquelin déplore ceci et s’interroge: « Et comment nous débrouillons-nous avec cette absence? », elle continue en soulignant la présence préalable de Mère Nature: « Car si le paysage répond « absent » la nature elle, est là. », et conclut grâce à une question rhétorique:  « C’est donc qu’il y aurait une distance, un « trou » entre les deux concepts, que nous avons coutume aujourd’hui de confondre dans une même figure? ».

Définir le paysage, réussir à le différencier de la nature tout en intégrant celle-ci n’est pas chose aisée car c’est un concept à la fois ambigu et complexe, et c’est sans doute cela qui le rend si attractif. Augustin Berque introduit en ce sens une différenciation entre le paysage –grandeur nature qui se rapporte aux choses de l’environnement considérées dans leur forme intrinsèque et le paysage-image qui est une représentation de la nature à travers le point de vue d’un sujet (ce que Mikael Jakob résume par Paysage = Nature + Sujet). D’un côté, la morphologie de l’environnement, de l’autre le regard que l’homme porte sur celle-ci.

Notre réflexion prend avant tout racine dans la confrontation du sujet et de la nature. Or, la présence du sujet dans une telle équation introduit une certaine subjectivité puisque cela implique que l’être humain s’approprie un espace naturel, notamment par le cadrage de celui-ci. Le paysage serait alors un morceau de territoire assagit par le regard de l’Homme qui trouve ainsi un moyen de dompter la nature en cadrant ce qu’il considère digne d’être montré, en s’appropriant une parcelle de territoire dont il détermine les limites esthétiques.

Pendant longtemps l’espace naturel était interprété négativement donc craint par l’être humain, les forêts, les montagnes étaient des milieux considérés hostiles que ce soit d’un point de vu physique (altitude, froid, obscurité etc.) ou psychologique (notamment lié aux croyances, domaine de perdition, terrain de jeu du Diable etc.). Il a fallut un long travail culturel pour que la nature se métamorphose et devienne un terrain de prédilection pour l’Homme. Cette nouvelle perception de l’espace naturel a été encore amplifiée par le développement urbain du territoire comme nous l’explique Michael Jakob: « Ce n’est qu’à partir de la ville, du lieu ayant perdu le contact symbiotique avec son environnement, que la conscience et le désir de nature prennent leur départ et mènent à la constitution du paysage. ».

Le tag est un simple dessin, un nom, une signature, quelques mots. C’est un moyen de reconnaissance et/ou de transmission d’un message. Il est symptomatique du milieu urbain, le  tagueur marque son territoire, il s’approprie ainsi les murs d’une ville. Cette anamorphose taguée nous permet de fixer notre vision en tant qu’urbains et d’encadrer un paysage-image, le nôtre. Mais, lorsque le spectateur se déplace du point de vue défini, le cadre se décompose, la déconstruction de celui-ci faisant alors pencher le projet vers le paysage environnement. Le but étant d’interroger la subjectivité de chaque spectateur sur la composition qu’il aurait préféré en fonction de sa propre sensibilité. Dès lors que le spectateur délimite son paysage, il bascule lui-aussi dans son propre paysage-image.

Références citées

BERQUE, Augustin, « A l’origine du paysage » in les carnets du paysage, n°1, Actes Sud, printemps 1998.
CAUQUELIN, ANNE, L’invention du paysage, Quadrige – Presses Universitaires de France, Paris, 2004 (1989).
JAKOB, Michael, Le paysage, Infolio, Espagne, 2008.

Travail d’ appropriation de l’espace-paysage par le biais d’une anamorphose taguée.
Yvon Allain et Pauline Cazorla vivent à Carouge (Suisse). Yvon Allain est architecte à Lausanne. Pauline Cazorla est diplômée en lettres et étudiante à la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève.

lieu de l’intervention : l’étang rond

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